Hervé Charbonneaux, de Rallystory, me reçoit sur son stand au salon Rétromobile. Notre grande discussion porte sur le châssis de voiture Dechaux qui est exposé sur le stand des 60 ans de la Mini. Pour ceux qui ne connaissent pas Hervé Charbonneaux, un bref rappel. Hervé Charbonneaux et son équipe organisent, sous le nom de Rallystory, de multiples rallyes en France comme à l’étranger, tant pour les voitures de collection que pour les GT modernes. Le décor est planté. Revenons donc à l’histoire du châssis de voiture Dechaux, propriété d’Hervé Charbonneaux. Ce châssis préfigure l’histoire de la Mini.

Le châssis de voiture Dechaux, en deux histoires

Le châssis Dechaux a été présenté au Salon de Paris en 1947.

Châssis Plateforme Dechaux vue moteur transversal côté gauche.

En effet, commence Hervé Charbonneaux, il existe deux histoires à propos du châssis Dechaux. La première date de 1947. L’ingénieur Charles Dechaux modifie, entre autres, des châssis de la marque américaine Cord. Il y adapte des moteurs de Citroën Traction 15. Vous l’aurez à juste titre deviné, Charles Dechaux est une personne qui regorge d’idées. Seulement voilà, en 1947, la France connaît encore une période de pénuries, dont la pénurie d’essence et de pneus.

D’ailleurs, pour pouvoir s’approvisionner en presque tout, il faut avoir des bons d’achat. Plus précisément, pour construire un véhicule, il est nécessaire d’obtenir des bons Matière. Le Ministère de l’Industrie est en fait le seul à être habilité à délivrer des bons pour les métaux. Charles Dechaux soumet donc son projet au ministère, qui l’approuve, et il obtient ainsi les précieux bons d’achat de matières premières. Pour la deuxième histoire, un peu de patience et lisez jusqu’au bout !

Un châssis gain de place

Moteur transversal pour un gain de place pour le châssis Dechaux

Châssis Plateforme Dechaux vue avant avec moteur transversal.

Puisque son projet est enfin accepté, Charles Dechaux se lance dans la construction d’un prototype. Il envisage de fabriquer un véhicule pratique, capable d’accueillir à son bord cinq, voire six personnes. Les voitures de cette époque possèdent généralement un tunnel de transmission. En effet, le moteur placé à l’avant entraîne les roues arrière via un arbre de transmission qui occasionne une perte de place importante dans le véhicule. C’est pourquoi, en vue de gagner de la place, Charles Dechaux opte pour un châssis parfaitement plat qui permet de supprimer ce tunnel de transmission. Le prototype est donc de type traction avant, moteur transversal, boîte de vitesses placée sous le moteur et roues positionnées à chaque coin du châssis.

Les ingénieurs de cette période font face à la même problématique. Ils optent soit pour le tout à l’avant – Panhard Dyna, Citroën 2 CV, etc. – soit pour le tout à l’arrière – Renault 4 CV, Fiat 600, etc. – chacun a sa méthode pour dégager du volume intérieur. Le but de cette implantation est de permettre d’emporter un maximum de personnes et de choses. Néanmoins, le confort doit être préservé et les économies de carburant conséquentes, élément important déjà à ce moment-là.

Salon de Paris 1947, le châssis de voiture Dechaux s’expose

Le châssis Dechaux est resté sans descendance.

Châssis Plateforme Dechaux vue moteur transversal vue latérale.

Finalement, Charles Dechaux construit son prototype et l’expose au Salon de Paris de 1947. Son stand côtoie celui de la marque Rover où le prototype de la Rover à turbine est exposé. À quelques encablures seulement, se trouvent les stands des Austin et Morris. Le salon se termine et l’histoire s’arrête là. Par ailleurs, ce châssis n’a jamais reçu la moindre carrosserie. Or, pendant toute la durée du salon, un autre ingénieur tourne autour du châssis Dechaux : Alec Issigonis, ingénieur chez Austin. À plusieurs reprises, il vient sur le stand Dechaux, prend des photos, dessine de nombreux croquis et s’intéresse à tous les détails de ce châssis.

D’où Hervé Charbonneaux tient-il ses informations ?

Est-il né trop tôt ou les constructeurs n'ont-ils pas su s'y intéresser ?

Châssis Plateforme Dechaux vue trois quarts arrière gauche.

Deux personnes ont raconté cette même histoire à Hervé Charbonneaux. Le premier, Jacques Rousseau (1912-1989), ingénieur des Arts et Métiers et historien. Il est présent au salon de Paris en 1947. Hervé Charbonneaux a lui-même longtemps travaillé avec Jacques Rousseau. Ensuite, ce fut Roger Brioult (1921-2012). Il a été le fondateur et propriétaire de la Revue Technique Automobile. Revue juste un peu sérieuse, me confie malicieusement Hervé Charbonneaux. En effet, cette revue traite de production et de fabrication. Le reste n’intéresse pas Roger Brioult. Lors d’un déjeuner, Roger Brioult raconte à Hervé Charbonneaux avoir vu Alec Issigonis tourner autour du châssis Dechaux au salon de 1947. Selon Hervé Charbonneaux, le groupe Austin Morris n’a eu aucun projet de traction avant entre 1947 et 1954. Ce n’est que plus tard qu’Alec Issigonis évoque l’idée d’une traction avant.

Le châssis de voiture Dechaux a-t-il influencé la naissance de la Mini ?

Alors que la Mini naît en 1959, il faut rappeler une grande différence entre les deux boîtes de vitesses. Celle du châssis Dechaux est automatique à convertisseur. Alec Issigonis et son équipe d’ingénieurs sont des ardents défenseurs de la traction avant. Pour eux, le concept de la Citroën Traction est extrêmement moderne. Grâce au moteur transversal, le volume de l’habitacle augmente. Historiquement, la première voiture traction avant à moteur transversal est la Christie, de la Christie Company. Elle est produite en 1904 et dotée d’un quatre cylindres de 30 chevaux, puis d’un 60 CV pour les courses.

 L’évolution technologique des moteurs a une première source dans les années 1920. En effet, au début de la Première Guerre mondiale, les moteurs des avions tiennent au maximum une heure, à la fin, ils tiennent plus de 100 heures. Puis, les années 40 apportent de nouvelles idées pour réaliser des voitures pour Monsieur Tout-le-Monde. Le but est que chacun puisse acheter une voiture. Certains constructeurs se sont intéressés au châssis Dechaux, comme Hispano-Suiza. Toutefois, en raison d’un manque d’argent et de matières premières, aucun contact ne s’est concrétisé.

Réapparition du châssis Dechaux dans le sud de la France

Comment une Hispano-Suiza en break de chasse.

1937 Hispano-Suiza K6 “Break de Chasse” carrosserie Franay.

Ainsi donc, le châssis Dechaux disparaît des radars quelque temps après le salon de Paris 1947. Qu’est-il devenu ? Mystère !

Quand le hasard s’en mêle

Notre seconde histoire, maintenant, a pour épilogue la réapparition du châssis Dechaux. Au début des années septante, le père d’Hervé, Philippe Charbonneaux (1917-1998), l’envoie à Marseille acheter une Hispano-Suiza K6 30 CV Break de chasse (carrosserie Franay). C’est une voiture magnifique. Rendez-vous pris par téléphone avec le vendeur, il descend avec sa Peugeot. Ils doivent se retrouver à la gare de Marseille. Le signe de reconnaissance n’était pas une rose à la boutonnière, ni un journal plié sous le bras, mais une Vespa 400, ou alors une Cadillac. Plus ou moins à l’heure fixée, une Cadillac 56 Coupé de Ville, deux tons de vert, arrive. Paul Sac est au volant.

 Après les salutations d’usage, Paul Sac lui demande de le suivre. Quelque trente kilomètres en dehors de Marseille plus tard, ils parviennent à une grande grange, perdue au milieu de nulle part. Une fois la porte ouverte, Hervé se retrouve dans une véritable caverne d’Ali Baba : Alfa 2.3 L à compresseur, Lancia Astura d’avant-guerre, Daimler, Hispano-Suiza, Bugatti 57, etc. Tout ça dans une grange fermée par un simple cadenas et dans la poussière. Nous sommes au début des années septante ! Paul Sac met en route la K6 et la sort en plein soleil. Le moteur tourne à merveille. Coup de chance car, sur les K6, il peut y avoir des problèmes de pistons. En effet, la 30 CV est plus fragile que la 32 CV.

Une découverte inattendue

La discussion arrive sur le prix. Ils ne sont pas d’accord. Philippe Charbonneaux a donné des instructions précises à son fils, avec une fourchette à respecter. Hervé ne se sent pas dans le coup. Que doit-il faire ? Tout à ses réflexions, il regarde machinalement le plafond de la grange et sous les poutres, il aperçoit le châssis Dechaux sans la mécanique. Juste le cadre et les deux bras arrière. Il se tourne vers Paul Sac et lui demande s’il possède la mécanique qui va avec le châssis. Surpris par cette question, il demande à Hervé comment lui, un jeune d’une vingtaine d’années, peut connaître le châssis Dechaux. Paul Sac se retourne alors, et, sous une bâche, il découvre l’ensemble motopropulseur. À ce moment, Hervé lui propose un montant global pour la K6 et le châssis.

 Top là, mon gars, lui dit-il en se dirigeant vers le coffre de sa Cadillac duquel il sort un petit sac de toile. Dedans, une bouteille de rouge, un saucisson, un couteau et deux verres. L’affaire est conclue, un pied sur le pare-chocs arrière de la Cad 56. Pour rapatrier la K6 et le châssis, Hervé Charbonneaux fait appel à un transporteur. Ils chargent l’Hispano-Suiza, puis le châssis et toutes les pièces de la Dechaux sont stockés dans le coffre de la K6. Rien de plus naturel que de mettre une mécanique Dechaux dans un break de chasse Hispano-Suiza ! Direction le musée de Saint-Dizier, en Haute-Marne.

Épilogue et fin des histoires du châssis de voiture Dechaux

Saint-Dizier et le musée de Philippe Charbonneaux

HIspano-Suiza K6 break de chasse et les autres de la collection devant-l’atelier du musée de Saint-Dizier.

Alors que plusieurs pièces du musée ont été vendues, j’ai toujours conservé le châssis Dechaux, me confie Hervé Charbonneaux. Puis, après le décès de mon père, j’ai fait une donation de ses voitures à la Cité de l’Automobile, à Mulhouse. Sauf le châssis Dechaux, que j’ai gardé. Plus d’une année avant l’édition 2019 de Rétromobile, je parlais avec Thierry Farges de mon idée d’organiser une exposition pour les 60 ans de la Mini. Et, lui dis-je, j’amène le châssis Dechaux ! Il ne le connaissait pas, et après lui avoir raconté mon histoire, il décida de l’exposer avec les Mini.

 C’est une page d’histoire de l’automobile française qui revient sur le devant de la scène. Septante deux ans après sa première apparition au salon de Paris, ce châssis revient sous les feux de la rampe dans un état proche de sa jeunesse. Il aurait pu disparaître purement et simplement. Croyez-vous aux miracles ? C’était une autre époque, conclut Hervé Charbonneaux. Trouver ce genre de truc caché au fond d’une grange était naturel. Aujourd’hui, cela devient plus compliqué et les affaires ne se traitent plus le pied sur le pare-chocs d’une Cad 56.

Merci à Hervé Charbonneaux pour le temps qu’il m’a offert et les merveilleuses histoires liées au châssis de voiture Dechaux, dont j’ignorais jusqu’à ce moment l’existence.

Les illustrations de cet article sont Copyright © de leurs ayants droit. Tous droits réservés ©Photos JPP – Vintage Car Magazine – Hervé Charbonneaux